Les fiancées turques de Hambourg

Les unions arrangées représentent un mariage sur deux dans la communauté turque en Allemagne. Les jeunes mariées sont souvent des fiancées «importées» que l’on va chercher jusque dans les villages retirés de l’est de la Turquie.

ELLE N’ALLAIT tout de même pas dire non à l’Allemagne ! Un pays «si beau», avait clamé la future belle-mère. Un pays avec de «grands appartements» et des centres commerciaux «à couper le souffle». Où «elle n’aurait pas à se salir les mains», parce que «tout fonctionne quasiment tout seul». Et où «on reçoit de l’argent de l’État sans même avoir à travailler»…

C’est ainsi qu’Asuman (1), une belle jeune femme de 18 ans, cheveux bruns aux épaules et longue silhouette de mannequin, a quitté son petit village d’Anatolie pour arriver à Hambourg. Emir, le jeune mari qu’on lui a trouvé – son cousin au 4e degré –, est au chômage. Tout comme son père, sa soeur et son jeune frère, qui vient de terminer l’école. Entassée dans un minuscule trois-pièces, la famille vit de l’aide sociale, complétée par quelques travaux au noir. «Nous avons tiré le gros lot !, constate fièrement la belle-mère. Asuman est très polie, elle cuisine très bien, et elle ne ferait jamais rien sans mon autorisation.»

Des «fiancées importées», comme Asuman, la sociologue Necla Kelek en connaît de nombreuses, jusque dans sa propre famille. Son livre (2) est un cri d’alarme. «Je voulais montrer pourquoi l’intégration de mes compatriotes turcs en Allemagne est toujours un échec, explique Necla Kelek. Au lieu d’apprendre l’allemand, ils se sont massivement retirés dans leurs mosquées, d’où ils défendent leur monde islamique. Ils ont depuis bien longtemps créé leur propre société parallèle, notamment grâce aux acquis sociaux allemands. Mais la société allemande n’en continue pas moins à penser qu’elle a une dette envers les étrangers. Dans ce pays, le sentiment de culpabilité semble primer sur la défense de la Constitution. C’est incompréhensible !»

Aucune mention de «mariages arrangés» dans les rapports du gouvernement sur les étrangers. Et pourtant, selon Necla Kelek, ces unions représentent au moins un mariage sur deux dans la communauté turque, forte de 2,6 millions de personnes en Allemagne. D’après les statistiques du bureau des migrations, entre 21 000 et 27 000 visas pour «regroupement familial» sont accordés chaque année à des citoyens turcs.

C’est à Schanzenviertel, le «quartier des barrières», à Hambourg, que Necla Kelek a mené son enquête. «Je voulais montrer que ce commerce de «marchandises importées» de Turquie, cette traite d’esclaves, avait lieu en plein coeur de l’Allemagne, et pas dans un ghetto d’une lointaine banlieue !, explique-t-elle. Ici, c’est un quartier multiculturel, où cohabitent des jeunes, des punks, des vieux soixante-huitards avec quelque 20% d’émigrés. Mais personne ne s’aperçoit de rien.»

Difficile d’aborder une «fiancée importée». Les yeux rivés sur sa poussette, elle avance à petits pas pressés sous son long manteau aux chevilles. Entre son domicile et la mosquée, entre le marché et son domicile, elle ne parle à personne. Même au square, elle n’est pas vraiment tranquille : un «Abi» (grand frère) vient de temps en temps vérifier qu’elle n’a pas fait de mauvaise rencontre.

De crainte d’être renvoyée en Turquie, ce qui aurait détruit l’honneur de sa famille, Zeynep a tout enduré sans rien dire. Mariée à seize ans, elle vit depuis douze ans dans un taudis au quatrième étage d’un immeuble couvert de tags. «Au début, je ne pouvais pas sortir : je n’avais pas de manteau, raconte-t-elle. Mon mari était au chômage, j’ignorais qu’il percevait des allocations.» Dans sa détresse, elle avoue qu’elle a souvent battu ses trois enfants.

Son «salut», ce fut la mosquée Mevlana, au premier étage de l’«Elbe Bazar», un magasin de produits halal. Le seul endroit où elle peut se rendre librement. Depuis un an, Zeynep prie cinq fois par jour, et a commencé à apprendre le Coran par coeur. «Je suis devenue très religieuse, affirme-t-elle. La religion a calmé mon âme et nettoyé ma tête. Pour la première fois, j’ai l’impression d’être une mère, pas une machine.»

Selon Necla Kelek, il est courant que les «fiancées importées» se réfugient dans la prière. «Le Coran devient leur vie, commente la sociologue. Ce qui ne fait que renforcer leur soumission, et accroître la distance par rapport à la culture allemande.» C’est à son arrivée en Allemagne que Shaziye, 30 ans, a commencé à porter le voile. «Moins je sors, moins je me laisse détourner par les choses extérieures, explique-t-elle. Plus je me rapproche d’Allah et m’éloigne du mal.»

Le carton d’invitation au mariage de Nilufer, rédigé en turc, est serti d’un hadith : «Quiconque se marie accomplit la moitié des devoirs requis par Allah. Que l’autre moitié soit la crainte qu’il éprouve devant Lui». Nilufer, l’aînée de quatre filles, est née en Allemagne il y a seize ans. Lors de ses dernières vacances en Anatolie, ses parents l’ont mariée à Ibrahim. «L’année prochaine, ce sera au tour de la soeur cadette, qui a un an de moins, de ramener son «fiancé importé», soupire Necla Kelek. A ce moment-là, Nilufer sera certainement déjà enceinte. La famille, qui ne parle pas l’allemand, vit de l’assistance sociale. Dites-moi, quelles sont les chances d’intégration d’une telle famille, qui n’imagine la vie que sous l’angle d’une soumission permanente à la loi divine ?»

Au «point de rencontre des filles», rue Bartel, juste en face de celui des garçons, on accueille, dès huit ans, les jeunes filles d’origine émigrée. «On fait principalement du soutien scolaire, explique Anja Rabeneck, l’une des animatrices. Mais on parle aussi de leurs problèmes quotidiens. Souvent, elles trouvent avec nous la force de s’imposer à la maison.» Ici, Emine, 16 ans, a côtoyé «des filles qui venaient régulièrement après la classe, et qui, un beau jour, sont rentrées de Turquie avec un mari». La jolie brune au visage poupin est, elle, bien décidée «à faire des études jusqu’à 25 ans» et à «choisir elle-même» son futur mari. Et si ses parents n’étaient pas d’accord ? «Je ne me laisserai pas faire !», lance-t-elle. Avant de se raviser : «Sauf s’ils me donnent une bonne raison…»

Stéphane Kovacs – Le Figaro – 29/10/2005
(1) Les prénoms ont été changés. (2) La Fiancée importée. Éditions Jacqueline Chambon. Septembre 2005.

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